World Trade Center – 7 Août 1974

Le plus mauvais montage que l’on ait jamais réalisé. Le câble fait un zig-zag et l’un des cavalettis est à l’envers. Pour la première fois depuis sept ans que je suis Philippe, un étrange pressentiment me serre le cœur. Il n’y a pas de vent et ce n’est pas l’altitude qui m’inquiète, je sais qu’elle ne l’impressionne pas, mais nous avons fini le montage en catastrophe, in extremis, et le câble n’est pas posé comme prévu.

Peut être les frustrations de la nuit, peut être le relâchement soudain de la tension frénétique de ces sept heures de course folle et désespérée contre la montre, ou peut être mon extrême épuisement sont en partie responsables de cette angoisse. Peut être aussi l'abandon et la trahison d’Alan, qui salissent l'esprit de cette belle aventure, expliquent l'appréhension que j'éprouve à l'heure du triomphe. Il était convenu que je serai le seul photographe là-haut, mais malgré son accord et bien qu'il m'ait laissé seul à tirer le câble toute la nuit, il profite maintenant de mes efforts et du fruit de ma persévérance pour prendre quelques photos et me voler l’exclusivité des images. Le rêve qui nous avait conduits là-haut avait plus de panache.

La victoire a un goût amer, et d’ailleurs est-ce vraiment une victoire ? En cet instant, je suis trop consterné pour la savourer. Philippe commence à peine sa traversée et je sais que l'installation n'est pas parfaite. Certes le câble est bien sécurisé, il ne bougera pas, mais c’est bien la première fois qu’il parcourt le ciel en zig-zag.

Ligne Brisée