World Trade Center – 7 Août 1974

7 hrs du matin. Le câble est enfin arrimé et Philippe s’apprête à passer entre les tours. Sans doute la plus longue nuit de ma vie. Une nuit d’angoisse, de détresse et d’épuisement extrême. La tâche semblait impossible, j’étais certain que je n’y arriverai jamais à temps. Un peu avant minuit, au moment de passer le câble entre les tours, Philippe avait fait l’erreur la plus élémentaire qui soit. Croyant pouvoir retenir le câble à la force des mains, il ne l’avait pas sécurisé. En quelques secondes tout le câble et toute la corde qui le retenait ont plongés dans le vide. Au lieu des 50 mètres prévus, me voilà avec plus de 120 mètres à tirer. Dès que j’ai commencé, j’ai aussitôt compris que Philippe n’avait jamais fait le montage d’essai que je lui avais demandé de faire depuis des mois, afin de déterminer l’équipement approprié. Ainsi, non seulement j’avais à tirer plus du double de la longueur prévue, mais avec un matériel inadapté !

Tout au long de la nuit je revivais les frustrations de ces six mois de préparation. Philippe n’avait tiré aucun enseignement de la tentative avortée du mois de mai et il n’avait jamais effectué les repérages que je lui avais demandés. J’avais du lui poser un ultimatum pour imposer mon plan, celui qui nous a permis d’arriver au sommet sans obstacle. Et finalement, alors que nous étions si prêts du but, l’échec était pratiquement certain, simplement parce qu’il n’avait pas suivi mes instructions.

Alan, le partenaire que Philippe m’avait trouvé n’y croyait pas et il avait très vite abandonné. Je n’y croyais pas non plus mais Philippe était mon ami, je me devais de l’aider jusqu’au bout. Pendant près de sept heures j’ai tiré comme un fou sans relâche sur la corde, courant d’un point d’ancrage à l’autre, essayant de gagner de précieuses secondes sur chaque opération pour rattraper la fuite du temps. Philippe n’a vraiment pris conscience du drame qui se jouait sur ma tour qu’au petit matin, lorsque le câble dessinait encore une courbe géante dans le vide alors qu’il aurait du être tendu depuis longtemps.

Je ne sais toujours pas comment, mais contre toute attente je termine le montage juste à temps. J’ai du mal à y croire, mais c’est bien vrai, nous avons relié les deux tours. Philippe va pouvoir réaliser son rêve. Jean François danse de joie. Entre nous un vide vertigineux nous sépare mais sans qu’il soit besoin d’un seul mot, nous sommes unis par le coeur. Nous avons réussi !

Victoire