Paris – 1967 à 1973

Chaque fois que j’en avais l’occasion, je m'évadais quelques semaines en stop, seul ou avec des amis, découvrir d’autres horizons, photographier de nouveaux univers. Les dessins que je crayonnais à la craie sur le trottoir contribuaient à financer ces voyages. A nouveau je décide de partir sur les routes et Philippe, dont j'ai fait récemment la connaissance, décide de me rejoindre quelques semaines plus tard. Nous parcourons la France du Nord au Sud, dormant tantôt à la belle étoile ou nous faufilant clandestinement dans un abri de fortune que le hasard met sur notre chemin. Depuis quelques temps Philippe songeait à jongler dans la rue et il en saisit l’occasion lors de notre voyage. Le succès est immédiat. En quelques minutes il gagne ce que j’aurais mis des heures à rapporter avec mes dessins. C’est décidé, nous poursuivrons le voyage ainsi, lui jonglant devant un public fasciné et moi entre deux photos surveillant d’un œil l’arrivée éventuelle de la police. De temps à autre je fais aussi la quête avant que les badauds ne se dispersent. C’est là que j’ai vu émerger de l’univers poétique de Philippe ce qui deviendra par la suite l’un des plus beaux numéros de rue qu’il m’ait été donné de voir.

De retour à Paris, le personnage du jongleur des rues est né. Venu de nulle part comme par magie, coiffé d’un vieux haut de forme, vêtu de noir et sa besace de cuir en bandoulière, Philippe surgit sur son monocycle, trace un cercle de craie au sol et au milieu de cette piste de cirque improvisée, dans un tourbillon de balles blanches il entame un dialogue muet avec les passants. Tantôt il surprend son public sur une corde tendue entre deux arbres à la terrasse des cafés. Je ne me lasserai jamais de son personnage de jongleur des rues. Il y avait bien sûr la structure du numéro, subtil et surprenant mélange de jonglage et de prestidigitation, mais il y avait surtout son jeu d’improvisation avec le public, qui en faisait chaque jour un spectacle nouveau. J’en avais vu la création et je le verrai s’enrichir lentement comme mûrit un bon vin. Je le savourerai toujours avec le même plaisir et le même émerveillement, celui de l’enfant que l’on amène au cirque pour la première fois.

Pendant des années je photographierai ainsi Philippe dans son cercle presque chaque soir, guettant toujours du coin de l’œil l’éventuelle arrivée de la police que je lui signalerai discrètement. Notre complicité est telle qu’un simple regard suffit à nous comprendre et instantanément, aussi vite qu’il était venu, Philippe disparaît dans la nuit, échappant de justesse aux agents de police devant un public amusé de l’épilogue.

Le Jongleur des Rues